Shareef

Publié le par Eloyne


Shareef Cousin est un grand noir timide, en costume noir et cravate jaune un peu froissée, une casquette rouge vissée sur la tête. Très premier élève de la classe il s'avance au pupitre de la chapelle, et commence à nous raconter son histoire en recallant nerveusement le micro.
Shareef a 28 ans, et comme son nom d'origine française l'indique, il vient de Louisiane. Il a passé son enfance dans le Ninth Ward, le quartier le plus pauvre de la Nouvelle Orléans, un "project", l'équivalent de nos banlieues françaises à la différence qu'on ne les reconnaît pas à la taille des immeubles mais au grillage qui les séparent du reste de la ville - un reste des émeutes urbaines qui ont secoué le pays dans les années  60. C'est aujourd'hui le quartier le plus célèbre, les touristes qui débarquent par cars entiers pour fêter Mardi Gras dans le quartier français y viennent  maintenant en pélerinage. Souvenez vous, 2005, l'ouragan Katrina, le Ninth Ward est aux premières loges et essuie deux inondations successives. Presque deux ans plus tard le quartier est toujours en ruine et ses habitants y ont célébré une "jazz funeral" l'année dernière, un enterrement en musique dans la plus pure tradition cajun.


La salle est pleine. Les visages graves. Shareef nous raconte sa mère, enceinte à 15 ans, ses 7 frères et soeurs, pas d'homme à la maison, pas de travail, puis récemment un semblant d'ascension sociale : le déménagement à une rue du Ninth Ward de l'autre côté du grillage. Un changement radical en somme. Il rit, sourire autour de la salle. Pas question de s'apitoyer sur son sort. Il raconte en quelques mots son quartier, la violence, ses condamnations encore mineur pour possession d'arme à feu, puis traffic de drogue, sa passion pour le sport et les propositions de bourse qu'il reçoit pour rejoindre l'équipe de basket de lycées cotés. Il nous parle de ses matchs et de son équipe et de son coach qui habite dans le quartier et le ramène à la maison le soir.


Le décor est posé, Shareef en vient à ce qui nous réunit tous ce soir. Il n'était pas là le jour où son quartier a été inondé. L'évacuation de sa prison où il attendait le dénouement de son procès l'a reconduit à  Angola,  où il a été enfermé pendant 7 années dans une cellule de 2 mètres sur 4 du couloir de la mort rendu célèbre par Helen Prejean et son livre Dead Man Walking.
En 1995, à 16 ans, il est condamné à mort pour un meurtre commis dans le quartier français, celui où les noirs ne vont jamais par peur de tomber "sur des embrouilles", un soir de match de basket, alors que plus de 30 personnes (noires) témoignent avoir été à ses côtés au moment du crime. Victime d'une série d'erreurs judiciaires ubuesque il passe 7 ans dans sa cellule à voir ses compagnons exécutés les uns après les autres.  Peu importe que l'accusation n'ait aucune preuve tangible contre lui, que la petite amie de la victime ait affirmé qu'elle n'avait pas vu le visages des 3 aggresseurs, que ceux-ci aient été identifiés lors de l'enquête préliminaire grâce à la déposition d'un voisin et une plaque d'immatriculation, que les témoins présents lors du match n'aient pas pu rentrer dans la salle d'audience parce qu'ils avaient été retenus dans le bureau du procureur, que la défense dispose d'une vidéo du match, ou que Shareef clame son innocence, la police a besoin d'un coupable, et l'inspecteur, en plein divorce, de la prime qu'il entend bien décrocher pour l'avoir appréhendé. Un meurtrier de plus derrière les barreaux, et une nouvelle affaire résolue c'est tout ce qu'il faut pour rétablir la confiance et attirer de nouveaux touristes avant le prochain carnaval.

Shareef parle de son arrestation, les 15 flics armés jusqu'aux dents qui débarquent chez lui en force et sa première réaction amusée devant l'absurdité de la situation ("murder? you got the wrong guy, man"), de son procès, de sa condamnation et de toutes ces semaines d'incrédulité avant de se retrouver derrière les barreaux, et de se mettre, pour la première fois, à pleurer.
Il parle longuement de l'enquête, raconte comment les premières pistes et le premier enquêteur ont été écartés de l'affaire, soulignant au passage avec humour les choix douteux de l'inspecteur local - "t'as une plaque, un coupable, 2 témoins, et le gars il est trop stone pour se rappeler ce qu'il faisait ce soir là? Je suis pas Colombo moi, mais je pense que je l'emmène au moins au poste."
Il faut s'imaginer une famille avec 8 enfants sans revenus fixes qui essaie de rassembler 50,000$ pour payer un "bon" avocat qui passe plus de temps avec les médias qu'avec Shareef, et un gamin de 16 ans dans le couloir de la mort, qui s'invente un semblant de rythme scolaire, 50 minutes de maths, 50 minutes de littérature, pour tenir le coup. Il nous parle de ses voisins de cellule, celui qui était trop bavard, le premier qu'il a vu partir, le cycle de dépression après le dernier jugement en appel, quand il n'y a plus d'espoir, puis les autres qui ont suivi, et sont partis un par un, "the most decent human beings I've ever met".


Et enfin après 7 ans en enfer, une association d'avocats, le Southern Center for Human Rights, qui milite contre la peine de mort et essaie d'obtenir de nouveaux jugements à défaut d'un moratoire, l'aide à bâtir sa défense avec l'aide du premier enquêteur qui transmet une série de preuves. Il passe encore un peu plus de 3 ans en prison à attendre la fin du jugement et purger une peine pour un braquage qu'il n'a pas commis mais pour lequel son avocat à 50,000$ l'a convaincu de plaider coupable. Il est finalement blanchi et sort fin 2005, sans dédommagement, avec juste un livre, quelques dollars en poche, et ses diplômes passés en prison.


Cette année il a commencé l'université, il veut faire du droit, milite pour le Southern Center et s'occupe du programme pour les familles de prisonniers. Il a encore un peu de mal à s'habituer à la vie quotidienne et ses responsabilités, il n'a pas connu la transition entre adolescence et vie adulte. Sa mère a passé le bac, et ses soeurs ont repris leurs études, l'une d'elle fait même un doctorat à Harvard. Toute la famille milite dans des associations d'aide aux prisonniers.
A la fin de son discours, je vais lui serrer la main et le remercier. Il est tendu, il a du mal à s'exprimer sans ce pupitre qui le sépare de son public. Les premières semaines il a souffert du syndrome post-traumatique, impossible de s'exprimer, de communiquer son expérience, et puis les séries de cauchemars la nuit.  Quand je lui parle de la prison d'Angola que je connais "bien" pour l'avoir étudiée il se raidit, me tend sa carte, oui je peux contacter le centre, les avocats. Quand sa mère l'appelait, en prison, il lui disait de ne pas s'inquièter, et il rajoute - pas besoin d'élaborer, on sait bien ce qui arrive aux plus jeunes là-bas. Il raconte le procès, sa nouvelle vie, les autres condamnés, mais son expérience à lui, sa cellule, il n'est pas encore prêt à en parler.

Publié dans eloyneintheusa

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