A coastal country club life most people only dream about...

Publié le par Eloyne


Pour mon retour sur la blogosphère après quelques mois de paresse je me devais de proposer de l'exceptionnel, du sensationnel, bref de me sauver quelques jours de ma petite communauté étudiante pour ramener du scoop. Voilà donc l'histoire de ma première cérémonie dans une église baptiste, de ma première matinée avec 4 charmants septuagénaires américains, et de mon premier enterrement outre-atlantique, en quelques mots, comment je me suis retrouvée un mercredi matin brumeux aux obsèques du sheriff adjoint de Springfield, Georgia.

Tout a commencé un week end d'octobre où, lassée par le flot rouge et noir que déverse le stade de football un samedi sur deux, je me suis décidée à appeler mon ami Joe et à lui demander ce qu'il faisait pour Thanksgiving, histoire de sortir de mon trou universitaire. Joe, il faut le dire, est un de mes seuls amis 100% américain. Il a pas mal de sang irlandais, ce qui est très américain aussi finalement. Grand rêveur devant l'éternel, il a toujours voulu s'installer quelque part en Europe, loin des excès de son pays natal, et a fini par trouver un job alimentaire dans une sombre administration de la banlieue Washington en attendant de faire décoller sa hedge fund. Je dois confesser au passage mon ignorance absolue du domaine économique – je continue de croire que les histoires de gros sous ne concernent que les types sinistres munis d'attaché-cases à tirettes – mais d'après ce que j'en ai compris les hedges funds sont en substance des sociétés qui investissent de l'argent pour des gens qui en ont assez pour faire confiance à des traders comme Joe et à leurs recettes magiques qui à force d'échanges d'actions font de bonnes marges au passage si l'investissement de départ est assez substantiel. Bref, les hedges funds « produisent » de l'argent avec ... de l'argent. J'ai beau me dire que philosophiquement c'est dur d'admirer un boulot – même très rentable - qui tourne à vide sur du rien, quand je traîne dans le bureau de Joe, je trouve sa double rangée de 6 écrans plats (ça fait 12 pour les gens qui suivent) branchés sur Wall street et qui clignotent de toutes les couleurs sacrément impressionants. Alors quoi, avoir sa crise d'adolescence à 20 ans passés, partir étudier en Europe, et revenir pour faire du billet vert et voter républicain dès 35 ans, c'est pas le rêve américain?

Bref, je m'égare. Thanksgiving donc. La fête familiale la plus populaire ici – après Noël, et encore, dans certaines familles... - que Joe passe traditionnellement chez son grand père, à Savannah, justement c'est pas loin de mon trou universitaire, et j'ai même une amie qui peut m'emmener avec elle puisque, justement, elle y va aussi. Comme le monde est bien fait. Rendez vous est pris pour le 21 novembre. C'est un mardi. Jessica me dépose à une demi heure du grand père, un voyage de 4 petites heures sans histoires en dehors d'une bouteille de shampoing à la fermeture capricieuse qui repeint joyeusement mon sac. Evidemment, le rêveur de service a oublié qu'il travaillait toute la journée, il n'est donc pas là pour m'accueillir, et j'arrive chez le grand père dans un taxi décoré aux couleurs de l'Irlande (don't even ask). La maison du grand père c'est tout un poème. Il habite dans une de ces communautés sécurisées avec des petits vieux sur leurs voitures de golf, une bonne demi douzaine de 18 trous, un centre de mise en forme avec équipement digne des jeux olympiques et des piscines sur tous les paliers. Même la chambre d'amis est équipée d'une télé HD grand format et d'une douche de la taille de mon apartement. De tête je compte 3 HD géantes, une bonne demi douzaines de canapés, 4 salles de bain, une piscine, un jacuzzi, et un chien. La communauté, The Landings, créée dans les années 80 s'est développée à toute vitesse et compte plus de 8000 habitants, une bonne douzaines de clubs – ces salons au chic très anglais où on se restaure et trinque entre membres - , un port, une marina, et même une communauté où les plus âgés peuvent vivre assistés. Bref, le paradis américain sur terre, ou comme on peut le lire sur leur site « The Landings : a coastal country club life most people only dream about » (pour le joli site flash cliquer sur mon petit lien).



Autour d'un club sandwich au poulet, je parle de mon projet avec mes hôtes, le grand père de Joe et Shirley, sa seconde femme et ancienne associée. Selon une tradition qui remonte à l'arrière grand père, les premiers nés de la lignée (je rappelle qu'il s'agit d'une famille irlandaise et donc catholique, les enfants se déclinent par grappes de 8 à 10) transmettent le nom mais aussi le prénom du patriarche, ils s'appellent donc tous Joseph Malone, seul le chiffre change, II pour le grand père, IV pour le petit-fils – prononcer Joseph Malone the fourth (IV). Au cours, donc, de notre discussion autour de mes recherches sur le système carcéral Joe II mentionne l'enterrement auquel il doit assister le lendemain matin : son ami Ben vient de perdre son fils dans un accident de voiture. Rien d'exceptionnel jusque là, si ce n'est que le fils en question était Sheriff adjoint et qu'il était en mission au moment du drame. Toujours prête à sacrifier une grasse matinée à une expérience culturelle, je décide de me joindre à l'aventure. Rendez vous est donc pris le lendemain matin et je me retrouve après un petit déjeuner royal servi par la maîtresse de maison – oeufs, bacon, scones (ici on les appelle « biscuits ») et thé au lait - dans la Lincoln de Shirley, baptisée « Queen Mother » pour sa prestance et son envergure, entourée de quatre septuagénaires anciens chefs d'entreprises ou officiers de la marine. Enveloppée dans un long manteau en daim noir emprunté pour l'occasion, je suis le centre d'intérêt de ces quatres vieux monsieurs qui ont usés à eux seuls une bonne dizaines de femmes et d'ex-femmes et je commence à m'habituer à tous ces qualificatifs qu'on aligne derrière mon nom « doctorante, chercheuse Fulbright, spécialiste du système carcéral,... ». Autour de moi c'est la course aux anecdotes, je m'applique à m'ébahir sur leurs handicaps de golf et l'étendue de leur cercle professionnel, leurs voyages d'affaire au Japon et le quinzième anniversaire de leur entrée dans le rang des AA (Alcooliques Anonymes). Tout ce petit monde est bien gai, il fait gris dehors, et nous arrivons à l'enterrement.


Devant l'Eglise baptiste en ciment blanc les policiers en uniformes des grand jours, chapeaux et gants blancs ont formés deux grand cordons et montent la garde.


Plus de 200 voitures de patrouilles à l'effigie des polices de la ville, du comté et de l'Etat encombrent le parking du temple.


A l'arrivée de son collègue blessé dans l'accident et sorti de l'hôpital le matin même pour l'occasion, les policiers forment une procession, rentrent dans l'Eglise deux par deux pour escorter la famille et les proches du défunt. Le spectacle qui nous attend à l'intérieur est digne d'un haut gradé : le cerceuil recouvert d'un drapeau américain trône au centre de la chapelle, entouré par deux policiers aux garde à vous, de grosses couronnes de fleurs en forme de badge, et une large photo du défunt souriant à la fenêtre de sa voiture de patrouille. Le prêtre et deux deux anciens collègues se relaient au pupitre. « Dennis Wright was my friend, my brother...your brother as well...who stood by you and would be there until the end ». Portrait d'un homme généreux et drôle, qui, à en croire le nombre d'uniformes, est le premier flic en exercice à mourir depuis un bout de temps. Au total le journal local, qui fait de l'enterrement sa une, rapporte que plus de 1000 policiers venus de toute la Géorgie assistent ce matin là aux obsèques et que les casernes voisines ont assigné une bonne partie de leur personnels en remplacement de la police et des services d'urgences de Springfield qui tenaient à être présents.


La messe s'achève avec l'arrivée d'un officier en kilt qui guide la procession au son de sa cornemuse. Dehors, sous une pluie battante, on voit défiler les gyrophares de centaines de voitures de police, de pompier, d' ambulances sous l'arche formée de deux échelles hissées depuis des camions de pompiers placés en travers de la route. Le drapeau américain flotte tout en haut.

Arrivée au cimetière la procession est toujours guidée par le son de la cornemuse et précédée d'un cheval sans cavalier aux étriers retournés, il s'agit du « riderless horse » réservé le plus souvent aux cérémonies de grands dignitaires. Dans les voitures de patrouille, les radios annoncent que Dennis a fini sa "tournée", le cerceuil est mis en terre, le sheriff a fait son devoir, il peut reposer en paix, laissant derrière lui 2 veuves, une fiancée, 3 enfants, à peine entraperçus au cours de la cérémonie.

C'est maintenant l'heure du déjeuner, mes compagnons recommencent à s'agiter, où allons nous bien pouvoir déjeuner? Y a-t-il un Applebees sur le chemin? Sommes nous trop élégants pour un Applebees? Faut il appeler les femmes respectives? Elles sont peut être déjà sur le green à cette heure.

Quelques conversation sur les droits d'entrée du club de golf et un repas rapide plus tard rendez vous est pris pour le lendemain à l'Eglise locale, catholique cette fois; les quatre compères, rejoints par leur ami Ben, suivront la messe, comme tous les matins, puis iront bruncher ensemble pendant que les dames s'appliqueront, s'il fait beau, à perfectionner leur swing. Le paradis sur terre, on vous dit, the coastal country club life most people only dream about.

Publié dans eloyneintheusa

Commenter cet article